Ibn Battouta - Prince des voyageurs

Ibn Battouta - Prince des voyageurs"... Tout a commencé le 14 juin 1325. J'avais 21 ans lorsque j'ai pris la décision qui allait bouleverser le cours de ma vie... Partout où mes pas m'ont conduit, j'ai reçu un accueil fraternel, j'ai obtenu sans le demander l'assistance désintéressée de centaines de personnes, des pauvres gens, comme des seigneurs. Dans les déserts les plus hostiles, j'ai trouvé des jarres d'eau installées le plus souvent par une main anonyme avec l'humble souci d'apporter une aide, parfois de sauver d'une mort certaine l'étranger solitaire ou le voyageur égaré. A chaque étape de mon périple, j'ai été comblé de présents. J'ai reçu l'instruction et on m'a pourvu de diplômes qui m'autorisent à dispenser un enseignement universel. Cependant, j'ai aussi été le témoin de la cruauté, de la bassesse et de la fourberie..." Lotfi Akalay a accompagné Ibn Battouta, le Tangérois, tout au long de ce périple. Il a prêté sa plume, lorsque les étapes méritaient une halte plus longue ; il a été bref, là où Ibn Battouta se perdait dans des descriptions trop minutieuses pour nous, lecteurs pressés. Il a fait de cette entreprise du XIVème siècle, une épopée moderne. Lotfi Akalay a su restituer toute leur modernité aux aventures du plus célèbre "voyageur de l'islam" comme le nommaient ses contemporains.

 
Ibn Battouta et les rivages de l'islam
Un grand nombre de voyageurs ont franchi les rivages des pays musulmans, cet ensemble appelé en arabe Dar el Islam, la Maison de l'islam, « maison » étant employé à dessein, car en terre d'Islam, chaque musulman avait le sentiment d'être chez soi, dans sa propre maison, dès lors que l'espace qu'il visitait était peuplé et gouverné par ses coreligionnaires. C'est ce paradigme vivant de Dar el Islam qui explique la profusion de voyageurs musulmans tout au long des siècles passés depuis l'avènement de la religion du Prophète Mohammed. Non seulement le voyage en terre d'islam était prisé par un nombre considérable de musulmans qui y trouvaient matière à satisfaire leur curiosité, leur soif de connaissance, mais de surcroît, le plus important de ces déplacements - le pèlerinage aux Lieux Saints de l'islam – constituait une des cinq obligations pour tout musulman, étant toutefois entendu, l'islam étant par excellence la religion du juste milieu, que ce devoir religieux est imposé uniquement à ceux parmi les fidèles qui disposent de moyens pour accomplir le pèlerinage.
Les descriptions que nous ont laissées les historiens et les géographes de ces rivages islamiques ne possèdent pas le souffle humain, la chaleur des témoignages légués par ceux des voyageurs qui ont entrepris un périple pour l'unique plaisir de découvrir le monde musulman, peuple et territoire. Ibn Battouta est de ceux-là. Parti de son Tanger natal le 14 juin 1325, il ne retourne au Maroc que 23 ans plus tard, en novembre 1349, pour en repartir aussitôt pour un deuxième voyage en Andalousie, et un troisième en Afrique noire qui devait le conduire au Soudan, l'actuel Mali, de février 1352 à décembre 1353. En 1355, retour à Fès, alors capitale du royaume, après une absence de 28 ans, il dicte les récits de ses voyages à l'Andalou Ibn Jouzay, secrétaire d'Abou Inan, sultan de la dynastie des Mérinides. On peut se poser la question : qu'est-ce qui a poussé Ibn Battouta à faire un si long voyage de 120 000 km ? Pourquoi a-t-il accepté de rester 28 ans durant loin de son pays ? Le plaisir de voyager, dirons-nous ; mais ce plaisir-là, il ne le ressent pas au moment du départ, quand il déclare : « J'étais seul, sans compagnon avec qui je puisse vivre familièrement, sans caravane dont je pusse faire partie ; mais j'étais poussé par un esprit ferme dans ses résolutions, et le désir de visiter ces illustres sanctuaires – le pèlerinage à La Mecque – étaient cachés dans mon sein. » Jusque-là, rien d'extraordinaire pour un musulman de 21 ans ; se rendre à La Mecque était une obligation à laquelle Ibn Battouta se pliait comme tant d'autres. Mais lui, choisit la difficulté et part seul parcourir un trajet de plusieurs mois. A cette époque, voyager sans la protection d'une caravane était plus périlleux que parcourir notre monde d'aujourd'hui sans carte de crédit... Notre homme n'a pas la conscience – ou l'inconscience – d'un aventurier intrépide ; s'il prend des risques, il le sait, ou du moins l'a-t-il su en dictant ses récits. Voici ce qu'il ajoute : « Je me déterminai donc à me séparer de mes amis des deux sexes, et j'abandonnai ma demeure comme les oiseaux abandonnent leur nid. Mon père et ma mère étaient encore en vie, je me résignai à me séparer d'eux, et ce fut pour moi comme pour eux, une cause de maladie. J'étais alors âgé de 22 ans. » Quand on se penche sur le cas de ce voyageur de l'Islam, on ne peut s'empêcher de le comparer à un autre voyageur célèbre : Marco Polo. Mais les deux personnages n'ont pas beaucoup de similitudes ; Marco Polo a visité l'Asie uniquement, tandis qu'Ibn Battouta s'est enhardi jusqu'à l'Afrique subsaharienne, orientale et occidentale, un continent inconnu du voyageur vénitien. De plus, Ibn Battouta n'était pas un commerçant, ses expéditions n'étaient sous-tendues par aucune préoccupation à caractère mercantile. Parti beaucoup plus jeune, Marco Polo voyageait sous la protection de son père et de son oncle. Cependant, ils ont en commun d'avoir, chacun à sa façon, rapporté des descriptions de la Chine qui se recoupent en bien des endroits, l'un donnant la preuve, à 60 ans de distance, que l'autre s'y est bel et bien rendu. Les deux ont dicté leurs récits à un scribe, le Vénitien du fond d'un cachot à Gênes ; le Marocain dans le luxe d'un palais à Fès. A ce « détail » près, la postérité combla Marco Polo en en faisant un des personnages les plus célèbres de l'histoire de l'humanité, tandis qu'Ibn Battouta fut maintenu des siècles durant – et dans une certaine mesure aujourd'hui encore – dans une ignorance presque totale et aussi injuste qu'injustifiée. Pourquoi Ibn Battouta demeure-t-il enfermé dans l'anonymat, inconnu du grand public ? Le Robert encyclopédique des noms propres, édition 2008 le présente ainsi : « Géographe et historien arabe » alors qu'il n'est ni l'un ni l'autre, ni même arabe, plutôt berbère arabophone, « Tanger 1304 – Fès 1377 », pourtant ni la date ni le lieu de sa mort ne sont connus, «... il a fait rédiger par son secrétaire Ibn Jouzay » en fait Ibn Jouzay était le secrétaire du sultan Abou Iman, « ... il décrit aussi des contrées qu'il n'a pas visitées ». Lesquelles ? On a laissé entendre qu'il n'a pas mis les pieds en Chine, mais c'est loin d'être l'avis des historiens chinois d'hier et d'aujourd'hui. Bref, si le Robert encyclopédique écrit de telles contre-vérités, que dire alors du commun des ignorants ? N'était-il qu'un voyageur parmi d'autres, sans rien de particulier qui pût attirer l'attention d'un large public ? Certes, le personnage n'est pas un inconnu dans le cercle des initiés et des chercheurs, a fortiori auprès des spécialistes de l'histoire du Maroc et du monde musulman ; cependant, hors de ce cénacle restreint, il ne bénéficie pas, tant s'en faut, de la célébrité de Marco Polo qui a connu un succès immédiat dès la fin du XV ème siècle et dont le manuscrit fut diffusé en 143 copies et traduit en français, latin, toscan, vénitien, catalan et aragonais ; alors qu'Ibn Battouta ne fut traduit (en français) et publié qu'en 1853 – 1858, soit 500 ans après avoir été transcrit. Le personnage est-il hors du commun ? C'est un voyageur, certes, mais les grands voyageurs ont abondé dans le passé, du Carthaginois Hannon au navigateur James Cook, en passant par Colomb, Magellan et Vasco de Gama, tous voyagèrent pour des raisons professionnelles, Marco Polo compris. Seul Ibn Battouta a voyagé pour le plaisir de voyager. Ce type d'individu porte un nom : cela s'appelle un touriste ! Le mot tourist est apparu pour la première fois en anglais en 1800 et 16 ans plus tard en français. En vérité voilà ce qu'était Ibn Battouta : un touriste avant la lettre. Il va sans dire qu'il s'est trouvé bien des voyageurs contemporains d'Ibn Battouta, avant et après lui, qui ont pris du plaisir à parcourir le monde sans autre motif que cet alliage mondialisé de jubilation et de curiosité qui fait le bonheur des promeneurs infatigables. Lui-même en a rencontré et cite quelques noms. Mais à la différence d'Ibn Battouta, ils n'ont pas rédigé de carnets de route, ou à tout le moins, n'en ont pas transmis à la postérité. En revanche, notre voyageur tangérois a noté les détails les plus insignifiants tout au long de son périple, sans omettre certains faits qui ne le grandissent pas aux yeux de ses lecteurs. Le plus surprenant est qu'il a été dépouillé de toutes ses notes par des brigands indiens, si bien que ce qu'il dicte au secrétaire Ibn Jouzay est le fruit d'une mémoire phénoménale. Il se souvient de 50 dates avec une précision confondante. Arrivons-en à la question que beaucoup se posent : Ibn Battouta a-t-il fabulé ? Son voyage a été passé au peigne fin par de nombreux spécialistes de tous pays. Un audit en bonne et due forme ! Certains ont poussé leurs investigations jusqu'à refaire son voyage selon les mêmes itinéraires et au cours des mêmes saisons, en utilisant les mêmes moyens de locomotion. Tout est véridique hormis deux indications mineures dues à une défaillance de sa mémoire ou à une probable confusion entre ce qu'il a vu à l'aller et ce dont il fut témoin sur le chemin du retour quand il avait emprunté la même voie. Si Ibn Battouta fut incontestablement un grand voyageur et un observateur perspicace, il fut aussi plus que cela ; il a été le témoin d'une époque et d'une civilisation. Nous avons affaire à un homme qui nous parle de ce qu'il a vu, entendu et ressenti, mais il ne se contente pas des témoignages en forme d'inventaires. Il apporte des commentaires insolites, des appréciations hardies qui rendent compte de l'état d'esprit qui régnait au Maroc d'Ibn Khaldoun, des Mérinides, du déclin de l'Espagne musulmane. Ainsi donne-t-il son avis sur les procès en Inde. Il ne mâche pas ses mots : justice expéditive, aveux arrachés sous la torture, nombre d'innocents arrêtés, condamnés, châtiés pour des crimes qu'ils n'ont pas commis. Et il le dit au monarque mérinide ! C'est encore un motif qui incline à penser que cet homme n'était pas un voyageur comme les autres. Ce n'est pas tout ; de retour au pays, il se rend à Fès auprès du sultan Abou Inan, qui le reçoit, et qui l'écoute raconter son voyage. Le souverain ordonne que ces récits soient consignés par écrit, et pour ce faire, il met Ibn Jouzay, son secrétaire particulier, à la disposition du narrateur. Or il faut savoir que l'homme que le sultan daigne recevoir et écouter n'est qu'un sujet parmi tant d'autres. Il ne fait pas partie du sérail, n'est pas un savant émérite, ni un courtisan familier des couloirs du palais ; ce n'est pas non plus un redoutable guerrier ou un chef féodal, pas plus qu'un riche commerçant. Aurait-il vécu son enfance ou son adolescence à Fès qu'on aurait été en droit de supposer qu'il fréquentait la valetaille de la famille royale. Il n'était rien de tout cela ; il été originaire de son lointain Tanger, la ville la plus septentrionale du royaume. Non seulement il est reçu et écouté, mais plus que cela : il arrive à Fès avec une réputation de fabulateur qu'il doit aux « intellos » grenadins ! Il avait donc tout pour susciter l'indifférence, au surplus l'incrédulité. Pourtant il est reçu, il parle en toute liberté, n'évite aucun sujet tabou, sa libido aux îles Maldives, son attirance (consommée) pour un éphèbe grec, ses bassesses de courtisan, son avarice, sa cupidité, ses lâchetés, tout y passe. Le sultan écoute et ordonne que tout soit repris noir sur blanc, afin qu'aucun de ces propos ne tombe dans l'oubli. Il est grand temps qu'on se pose la seule question qui vaille : quel est donc cet état d'esprit qui avait cours sur ces rivages de l'Islam?

 

 
700 ème anniversaire de la naissance d'Ibn Battouta
Il y a 700 ans, jour pour jour, le voyageur marocain Ibn Battouta voyait le jour dans sa bonne ville de Tanger. En ce jour anniversaire, partout dans le monde, on célèbre la mémoire de cette figure historique hors du commun que l'Oxford book of exploration a plébiscité comme "Le plus grand voyageur de tous les temps". Pur produit du XIV ème siècle, Ibn Battouta est un témoin précieux et irremplaçable du Maroc et de ce vaste ensemble qu'il nommait Dar el Islam qu'en près de trois décennies, notre infatigable globe-trotter a parcouru jusque dans ses confins de trois continents, l'Afrique, l'Asie et l'Europe. Les pérégrinations de notre Tangérois, habitué au climat doux et tempéré de sa ville natale, ne furent pas toujours une promenade de santé. Il doit affronter tour à tour des déserts torrides, "le vent empoisonné", les rigueurs extrêmes de l'hiver russe, les affres de la soif au Sahara atlantique, sans compter les océans déchaînés et les naufrages où plus d'une fois il mit sa vie en péril, lui qui, de son propre aveu, a une sainte horreur des voyages en mer. Contrairement aux récits d'autres voyageurs qui ne sont aujourd'hui rien de plus que des pièces de musée, les témoignages rapportés par Ibn Battouta sont encore d'une actualité surprenante. S'il n'est pas le premier à parcourir le monde, il est indéniablement le plus moderne d'entre les voyageurs célèbres, sinon le seul ; il désigne par T'sin la Chine au lieu de Cathay utilisé par les Européens du XIV ème eu XVI ème siècle. Il fait une distinction entre le Sind, ancêtre du Pakistan et le Hind de l'actuelle Union indienne. Là où d'autres parlaient et parlent encore de Noirs africains, il prend soin de nommer séparément, les Zanj de l'Afrique de l'Est, Bantous et Somalis et les Sudan de l'Afrique occidentale, Mali et Niger. Des régions qu'il visite, il se garde de brosser un tableau "carte postale". Il nous parle des épidémies, des hôpitaux, des médecins, décrit les coutumes des habitants, leurs rites et leurs superstitions, retrace des scènes qu'il juge insoutenables, celles de veuves indiennes qu'on brûle, ou insolite, tel le repas des anthropophages d'Afrique, car, si tout l'émeut, rien ne l'étonne. Il ne s'embarrasse d'aucune précaution oratoire pour dénoncer l'injustice de la justice aux ordres, les jugements expéditifs, l'intolérance des sectes, l'arbitraire et la débauche des potentats, l'emploi de la torture pour extorquer des aveux de la bouche d'innocents. Voltaire en fera autant, lors du procès de Calas en 1761, quatre siècles plus tard (il devra se réfugier en Suisse, à l'abri des foudres royales) alors qu'Ibn Battouta, dès son retour au Maroc, s'exprime en toute liberté, face au sultan Abou Inan, lequel, au lieu de le châtier ou tout au moins le chapitrer pour sa liberté de ton, lui commande de consigner ses témoignages par écrit. Pour la petite histoire, il aura l'aplomb de raconter au monarque mérinide, qu'on imagine médusé, mais imperturbable, ses prouesses sexuelles aux Iles Maldives ! Plus sérieusement, il n'oublie jamais de dresser un portrait exhaustif sous le rapport des us et coutumes des populations qu'il croise, des langues avec lesquelles il s'efforce de communiquer, et des moyens de transports qu'ils emploient, de ce qu'ils mangent et boivent, comment ils festoient ou célèbrent leur deuil, leurs documents de voyage, les impôts auxquels ils sont assujettis, les richesses du sol, comme les silos à grain en Inde, ou du sous-sol, comme les hydrocarbures en Irak et au Turkestan, les différentes monnaies et leurs contre-valeurs en pièces d'or, dont il ne manque pas de préciser le poids, l'usage des chèques et des billets de banque, les avantages sociaux comme le régime des retraites en Chine, les procédures policières, portraits robots, espionnage et délations en Inde. Outre qu'il a fait connaître leur histoire à des dirigeants et à des peuples qui n'ont pas su ou pas pris la peine de l'écrire, à travers le récit qu'il livre à son roi, c'est à nous, ses compatriotes, que s'adresse Ibn Battouta au terme de son périple de plus d'un quart de siècle. Il nous aide à pénétrer à l'intérieur d'un monde islamique disloqué par des guerres incessantes, déchiré par des rivalités de potentats, mais façonné par une sorte d'Etat de droit avant la lettre, plus exactement, un État, où le droit est l'islam, mais cet islam est moins une idéologie dominante, qu'une pratique sociale qui cimente les peuples en apparence les plus divers, et leur confère une unicité que n'affaiblissent pas les querelles de leurs chefs. On est loin de cette religion instrumentalisée par nos intégristes, réduite à rien moins qu'une passerelle vers la conquête du pouvoir. Mais déjà au XIV ème siècle, les "usagers" de l'islam n'étaient pas une nouveauté ; Ibn Battouta les a rencontrés en diverses circonstances lors de ses pérégrinations à l'intérieur de Dar el Islam et il n'a de cesse de les dénoncer comme autant de "sectaires appelés arfadh" sur lesquels il ne manque pas une occasion de tirer à boulets verts. Le Maroc d'Ibn Battouta n'est déjà plus le Maghreb des Almohades. Depuis 1269, date de la prise de Marrakech par les Mérinides, l'Afrique du nord ressemble plus ou moins au Maghreb dans ses contours actuels.
Tanger, le 24 février 2004

 

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